Journal d'un médecin du travail
LE MONDE | 14.11.05 | 14h20 • Mis à jour le 14.11.05 | 15h03
Je suis le médecin du travail d'un hypermarché appartenant à un grand groupe de distribution depuis dix-neuf ans. Cet établissement a environ 480 salariés. Je me suis aperçue depuis longtemps que les conditions de travail y sont très pénibles, tant sur le plan physique (manutentions très lourdes, répétées, souvent sans matériel adapté, et sous contrainte de temps) que sur le plan psychologique : pression morale et brimades sont constantes, la plus fréquente étant la suppression des congés (ou le changement de jour de repos) lorsque l'on revient d'un arrêt de travail – pour maladie ou accident du travail.
Mais je m'imaginais que seuls les salariés de terrain pouvaient en être victimes. D'une façon primaire, je pensais que les "chefs" étaient tous des sales types payés pour malmener leur équipe. Ils me semblaient bâtis sur le même modèle.
A l'embauche, ils sont comme "gonflés", d'un ego sans limites : c'est sûr, dans cette société, ils auront un avenir brillant ; d'ailleurs, on leur a dit que leur avancement serait très rapide à condition de donner (beaucoup de temps, d'énergie), donner toujours pour le bien de l'entreprise (...).
Lors des visites suivantes, je trouve deux catégories :
– Des jeunes gens qui souffrent, épuisés physiquement et moralement. Les mêmes propos me reviennent : "Je n'ai pas les moyens de faire tout ce qu'on me demande ; mon chef veut que je me débrouille pour virer ce salarié, mais je ne peux pas, il a des enfants, et puis il ne bosse pas plus mal qu'un autre, alors, pourquoi le virer ?"
"Je ne pourrai pas tenir mon objectif, mais je n'y suis pour rien" – un événement inattendu, comme de la pluie en été, a réduit les ventes de vêtements légers ou de salades, mais la direction ne veut rien savoir, le chiffre n'est pas fait, et le chef est convoqué pour avertissement. "Je donne sans compter mon temps, je rentre le soir crevé, je ne peux plus supporter mes gosses, avec ma femme, on s'engueule constamment."
Très souvent, je conseille à ces jeunes sans ancienneté de quitter la société, car leur souffrance les rendra malades.
– Dans la deuxième catégorie, je mets tous les chefs qui semblent adhérer au système. Au fil des visites, j'ai l'impression de rencontrer les membres d'une secte : mêmes réactions, mêmes discours, mêmes remarques désobligeantes sur leurs équipiers malades ou accidentés, bref une espèce de "pensée unique". Ils sont comme blindés. (...) Ils vivent souvent seuls ou ont une vie parallèle à celle de leur famille. Certains livrent parfois leur souffrance privée, mais refusent d'envisager qu'elle puisse être liée à leurs conditions de travail. (...) Je me débrouillais donc avec tout ça, jusqu'au jour où je vois, en visite de reprise de travail, l'un de ces chefs "imperméables".
Mai 2000. Daniel
Daniel travaille depuis dix ans comme chef de rayon. Il a été arrêté plusieurs mois pour dépression. Lors de la visite de reprise, il est très angoissé, se dévalorise, décrit des idées noires. Il est complètement insomniaque. (...) Quand je lui parle de son travail, il s'écroule, sanglote : son chef l'a humilié à plusieurs reprises devant ses équipiers et même devant la clientèle. Ça le paralyse. Il l'entend hurler, sans comprendre un mot ; il se dit incapable de supporter "tout ça" à nouveau.
Je mets donc Daniel en inaptitude temporaire. (Cette décision protège le salarié en suspendant son contrat de travail.) Puis, après un nouvel arrêt de travail, un traitement médicamenteux et une prise en charge psychiatrique, je le déclare inapte à tous les postes de l'entreprise, tant il se sent harcelé et a peur de revenir. [Cette décision donne un mois à l'entreprise pour le licencier avec ses indemnités ou lui offrir un poste dans un autre établissement du groupe.]
Son chef de secteur et le directeur m'expliquent alors que Daniel "est nul". L'inaptitude médicale leur semble une bonne chose. Daniel sera effectivement licencié et touchera de grosses indemnités, compte tenu de son ancienneté. Il retrouvera très vite un travail dans un secteur d'activité différent.
Quant à moi, je me mets à voir la direction de l'établissement d'un œil nouveau. Comment peut-on juger "nul et incompétent" un homme qui tient ses objectifs et a dix ans d'ancienneté ? Est-ce pour l'entreprise une victoire ou un échec ? (...)
[L'effondrement de Daniel, qu'elle considérait jusque-là comme un homme arrogant et sûr de lui, est un révélateur pour le docteur Ramaut.]
A partir de ce moment, je me mets à écouter les chefs d'une oreille plus attentive. (...) Sans doute parce que je suis plus réceptive, ils se livrent beaucoup plus facilement, certains me racontent qu'avec le nouveau directeur ils sont obligés, plus souvent que par le passé, de faire des choses qu'ils réprouvent. (...)
Je les incite à ne pas agir contre leur propre conscience et à parler entre eux, puisqu'ils sont tous plus ou moins concernés. (...) Très vite, je m'aperçois que les quelques chefs qui ont osé parler sont mis en quarantaine par les autres et deviennent victimes de brimades, voire de véritable harcèlement. (...). Tout cela me désempare et me laisse très perplexe, je m'interroge sur les conséquences de mon action et le fonctionnement du management.
Novembre 2000. Mathieu
Mathieu, chef de rayon depuis 1988, est arrêté depuis plusieurs mois pour des lombalgies très invalidantes. Je le reçois en visite de préreprise. Mathieu a 35 ans et ressemble à un vieillard. Il marche courbé, boîte, s'appuie sur une canne. (...) Il veut pourtant reprendre le travail et m'explique qu'il a pris rendez-vous avec un "grand chirurgien". Je négocie une reprise après l'avis du "grand chirurgien". Quelques semaines plus tard, Mathieu m'explique, au téléphone, que ce chirurgien ne peut rien pour lui, qu'il souffre toujours autant, mais qu'il faut qu'il reprenne son travail. N'ayant, exceptionnellement, aucune vacation dans le magasin cette semaine-là , je propose de le recevoir ailleurs. (...) Il se tient droit, boîte moins et oublie sa canne dans la salle d'attente. Il se plaint toujours beaucoup de son dos.
LE MONDE | 14.11.05 | 14h20 • Mis à jour le 14.11.05 | 15h03
Je suis le médecin du travail d'un hypermarché appartenant à un grand groupe de distribution depuis dix-neuf ans. Cet établissement a environ 480 salariés. Je me suis aperçue depuis longtemps que les conditions de travail y sont très pénibles, tant sur le plan physique (manutentions très lourdes, répétées, souvent sans matériel adapté, et sous contrainte de temps) que sur le plan psychologique : pression morale et brimades sont constantes, la plus fréquente étant la suppression des congés (ou le changement de jour de repos) lorsque l'on revient d'un arrêt de travail – pour maladie ou accident du travail.
Mais je m'imaginais que seuls les salariés de terrain pouvaient en être victimes. D'une façon primaire, je pensais que les "chefs" étaient tous des sales types payés pour malmener leur équipe. Ils me semblaient bâtis sur le même modèle.
A l'embauche, ils sont comme "gonflés", d'un ego sans limites : c'est sûr, dans cette société, ils auront un avenir brillant ; d'ailleurs, on leur a dit que leur avancement serait très rapide à condition de donner (beaucoup de temps, d'énergie), donner toujours pour le bien de l'entreprise (...).
Lors des visites suivantes, je trouve deux catégories :
– Des jeunes gens qui souffrent, épuisés physiquement et moralement. Les mêmes propos me reviennent : "Je n'ai pas les moyens de faire tout ce qu'on me demande ; mon chef veut que je me débrouille pour virer ce salarié, mais je ne peux pas, il a des enfants, et puis il ne bosse pas plus mal qu'un autre, alors, pourquoi le virer ?"
"Je ne pourrai pas tenir mon objectif, mais je n'y suis pour rien" – un événement inattendu, comme de la pluie en été, a réduit les ventes de vêtements légers ou de salades, mais la direction ne veut rien savoir, le chiffre n'est pas fait, et le chef est convoqué pour avertissement. "Je donne sans compter mon temps, je rentre le soir crevé, je ne peux plus supporter mes gosses, avec ma femme, on s'engueule constamment."
Très souvent, je conseille à ces jeunes sans ancienneté de quitter la société, car leur souffrance les rendra malades.
– Dans la deuxième catégorie, je mets tous les chefs qui semblent adhérer au système. Au fil des visites, j'ai l'impression de rencontrer les membres d'une secte : mêmes réactions, mêmes discours, mêmes remarques désobligeantes sur leurs équipiers malades ou accidentés, bref une espèce de "pensée unique". Ils sont comme blindés. (...) Ils vivent souvent seuls ou ont une vie parallèle à celle de leur famille. Certains livrent parfois leur souffrance privée, mais refusent d'envisager qu'elle puisse être liée à leurs conditions de travail. (...) Je me débrouillais donc avec tout ça, jusqu'au jour où je vois, en visite de reprise de travail, l'un de ces chefs "imperméables".
Mai 2000. Daniel
Daniel travaille depuis dix ans comme chef de rayon. Il a été arrêté plusieurs mois pour dépression. Lors de la visite de reprise, il est très angoissé, se dévalorise, décrit des idées noires. Il est complètement insomniaque. (...) Quand je lui parle de son travail, il s'écroule, sanglote : son chef l'a humilié à plusieurs reprises devant ses équipiers et même devant la clientèle. Ça le paralyse. Il l'entend hurler, sans comprendre un mot ; il se dit incapable de supporter "tout ça" à nouveau.
Je mets donc Daniel en inaptitude temporaire. (Cette décision protège le salarié en suspendant son contrat de travail.) Puis, après un nouvel arrêt de travail, un traitement médicamenteux et une prise en charge psychiatrique, je le déclare inapte à tous les postes de l'entreprise, tant il se sent harcelé et a peur de revenir. [Cette décision donne un mois à l'entreprise pour le licencier avec ses indemnités ou lui offrir un poste dans un autre établissement du groupe.]
Son chef de secteur et le directeur m'expliquent alors que Daniel "est nul". L'inaptitude médicale leur semble une bonne chose. Daniel sera effectivement licencié et touchera de grosses indemnités, compte tenu de son ancienneté. Il retrouvera très vite un travail dans un secteur d'activité différent.
Quant à moi, je me mets à voir la direction de l'établissement d'un œil nouveau. Comment peut-on juger "nul et incompétent" un homme qui tient ses objectifs et a dix ans d'ancienneté ? Est-ce pour l'entreprise une victoire ou un échec ? (...)
[L'effondrement de Daniel, qu'elle considérait jusque-là comme un homme arrogant et sûr de lui, est un révélateur pour le docteur Ramaut.]
A partir de ce moment, je me mets à écouter les chefs d'une oreille plus attentive. (...) Sans doute parce que je suis plus réceptive, ils se livrent beaucoup plus facilement, certains me racontent qu'avec le nouveau directeur ils sont obligés, plus souvent que par le passé, de faire des choses qu'ils réprouvent. (...)
Je les incite à ne pas agir contre leur propre conscience et à parler entre eux, puisqu'ils sont tous plus ou moins concernés. (...) Très vite, je m'aperçois que les quelques chefs qui ont osé parler sont mis en quarantaine par les autres et deviennent victimes de brimades, voire de véritable harcèlement. (...). Tout cela me désempare et me laisse très perplexe, je m'interroge sur les conséquences de mon action et le fonctionnement du management.
Novembre 2000. Mathieu
Mathieu, chef de rayon depuis 1988, est arrêté depuis plusieurs mois pour des lombalgies très invalidantes. Je le reçois en visite de préreprise. Mathieu a 35 ans et ressemble à un vieillard. Il marche courbé, boîte, s'appuie sur une canne. (...) Il veut pourtant reprendre le travail et m'explique qu'il a pris rendez-vous avec un "grand chirurgien". Je négocie une reprise après l'avis du "grand chirurgien". Quelques semaines plus tard, Mathieu m'explique, au téléphone, que ce chirurgien ne peut rien pour lui, qu'il souffre toujours autant, mais qu'il faut qu'il reprenne son travail. N'ayant, exceptionnellement, aucune vacation dans le magasin cette semaine-là , je propose de le recevoir ailleurs. (...) Il se tient droit, boîte moins et oublie sa canne dans la salle d'attente. Il se plaint toujours beaucoup de son dos.
the king and his land are one
http://www.vivelesrondes.com/richard
"History is written by those who have hanged heroes".
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