Le 30.01.05 Par Dee

Les aventures de Maxime, une grosse venue du futur (épisode 3)

Cet appartement est bien vide depuis que j’y vis seule. Comme ma meilleure amie m’a traîtreusement abandonnée à mon triste sort et que Pierre ne se décidait toujours pas à me rappeler alors que j’avais saturé sa boîte vocale, j’ai parcouru l’appartement à la recherche de réponses. Je n’en ai eu aucune. Il a viré toutes ses affaires. Même les vêtements qui étaient dans le panier de linge sale ont disparu.

Comment ai-je pu être aussi aveugle et aussi stupide ?

Je suis seule au monde. Cela fait des semaines qu’il est parti. Il revient tous les soirs me narguer dans mon salon et dans ma chambre à travers le petit écran. Quand nous étions ensemble, je ne regardais jamais ses émissions, mais là, c’est tout ce qui me reste de lui.

A force de pleurer la nuit en serrant son oreiller, j’ai ruiné la dernière chose dans la maison qui portait encore son odeur. Je n’ai plus que sa voix. A qui sont destinés ces sourires et ces clins d’œil ? Quelle est la salope qui me l’a piqué ?

Pour le punir, dans un accès de colère que j’ai immédiatement regretté, j’ai changé toutes les serrures de l’appartement. Précaution inutile puisqu’il a laissé ses clefs sur la console de l’entrée. Au début, j’ai voulu me persuader qu’il les avait simplement oubliées. Alors, je ne sortais de chez moi que pour aller sporadiquement au bureau. Je ne voulais pas qu’il s’impatiente devant la porte au moment où il retrouverait le chemin de la maison.

Ensuite, j’ai écourté toutes mes communications téléphoniques. Je ne voulais pas que mes lignes soient encombrées et me fassent rater son appel.

Tout le monde me dit que çà va passer, mais personne n’est capable de me dire quand. Au bout de combien de temps la douleur s’estompe t’elle ? Comment répare t’on un ego blessé ? Pierre ne s’est pas contenté de me larguer, il m’a humiliée au plus haut point. Il m’a souillée avec une hypocrisie d’une cruauté incroyable. Il avait tout planifié depuis des mois. Peut-être même qu’il avait pris sa décision bien avant que je ne parle de mariage. Quelle conne je suis ! Dire qu’au début, je pensais avoir trouvé en lui MON prince charmant. Crapaud de merde ouais !

La sonnerie du téléphone interrompt mes pensées délétères.

Si c’est Véro qui veut me raconter comment elle s’est réconciliée avec Jean-Seb je hurle. Depuis qu’elle m’a abandonnée pour aller le retrouver, elle ne m’a même pas appelée. Ce n’est pas à moi de le faire.

Après tout, JE suis la victime ! En plus, il faut qu’elle libère la ligne. Si Pierre essaie de me joindre, je dois…

-Allô, c’est moi.

(Pierre !)

-Oui ?

-Heu, bonjour, tu vas bien ?

(Depuis que je t’entends, je vais beaucoup mieux merci. Je savais bien que c’étaient des conneries tout çà. Tu t’es enfin rendu compte que c’était idiot de me quitter. Va te faire foutre, je ne suis plus intéressée. Tu peux effacer tous les messages que j’ai laissés sur ton portable et bazarder tous mes mails. Je suis guérie maintenant. En fait, tu m’as rendu service en t’éclipsant comme le porc que tu es.)

-Oui.

-Hem, je… Il faut qu’on se voie, je peux passer ?

(Non, si tu veux te traîner à mes pieds, il va falloir que tu patientes car la liste de mes prétendants mesure vingt kilomètres.)

-Oui.

-Bon, à plus.

Et il raccroche. Je déteste cette expression. Cà veut dire quoi « à plus » ? Cà ne veut rien dire.

Dans le cas présent, à quelle heure suis-je supposée le voir débarquer chez moi ? Ai-je le temps de passer chez le coiffeur ? S’il vient pendant que je suis sortie, est-ce que je ne vais pas griller ma dernière chance ?

Je vais devoir me contenter d’une mise en plis maison. Il faut que je me fasse un soin du visage. Tant pis pour l’esthéticienne. Je dépense chaque mois des sommes folles en produits de beauté que je n’utilise jamais. C’est le moment ou jamais pour eux de démontrer leur efficacité.

Comment vais-je m’habiller ? Il faut que je trouve quelque chose de sexy – mais pas trop, je ne veux pas qu’il s’imagine des choses – et de classe – mais pas trop, je ne veux pas qu’il s’imagine que je me suis mise en frais pour lui – et mes chaussures ? Que vais-je mettre comme chaussures ? Il faut qu’il aie l’impression que je m’apprêtais à sortir quand il a sonné et que j’ai très peu de temps à lui accorder.

Qu’est-ce que çà peut être chiant à mettre des bigoudis ! La prochaine fois que je vais chez le coiffeur, je vais donner un pourboire royal à la petite shampouineuse qui me pose les rouleaux d’ordinaire. Quel métier ingrat ! Bon, il n’y a plus qu’à attendre que çà sèche.

Acide de fruits pour avoir un teint de pêche ou argile pour un teint lumineux ?

Pourquoi pas les deux en même temps ? Un teint de pêche lumineux, çà n’a jamais tué personne.

Et les notices ne donnent aucune contre indication. Tiens ? C’est quoi çà ? Masque éclat trois minutes ?

Va pour celui là aussi. J’aurai une peau de pêche lumineuse et éclatante.

Exfoliant pour le corps. Tiens ? J’ai çà moi ? Après tout, pourquoi pas ? Je vais avoir la peau du visage douce comme une peau de pêche, pourquoi ne pas continuer le traitement sur le corps ?

J’applique le produit, mais je ne sens rien. Je crois que la pierre ponce serait plus efficace pour enlever les callosités de mes pieds et de mes coudes. Cà semble assez efficace sur le reste du corps. Je vais lui glisser entre les doigts. Notre réconciliation sera torride.

C’est bien la sonnerie de la porte d’entrée que je viens d’entendre ? On ne peut donc jamais être tranquille ? A cette heure ci, c’est soit la gardienne, soit le facteur.

Qui que ce soit, je vais l’expédier rapidement.

L’argile prend vachement vite, j’ai le visage vert et figé. Je voulais laisser le masque poser quarante cinq minutes, mais je vais me contenter d’une demi-heure. C’est assez agréable finalement de prendre soin de son corps chez soi. Je suis exfoliée à fond. Le peignoir picote un peu contre ma peau, mais il faut souffrir pour être belle.

En plus, je n’ai pas encore eu le temps de m’enduire le corps d’huile d’amande douce. Elle va m’entendre cette conne de gardienne. Elle ne peut pas déposer un post-it sur la porte comme cela se fait dans toutes les bonnes sociétés ?

De toutes les façons, l’argile a complètement séché, et je ne peux plus parler sans risquer de tout craqueler. J’ouvre la porte d’un coup sec.

-Salut, je te dérange ?

Pierre ? Mais que fait-il là ? « A plus », çà voulait dire à dans moins d’une heure ? Je hais cette expression. Elle ne veut rien dire. Je viens de me faire piéger. Si seulement il pouvait arrêter de me regarder comme si j’étais laide.

-Tu as feuh vite, che neuh t’euttendais peuh eussi reupidument, parviens-je à ânonner en craquelant mon masque au passage.

-Tu n’aurais pas dû te mettre en frais pour moi, je ne fais que passer.

Quels frais ? Je ressemble à s’y méprendre à un aborigène australien en pleine cérémonie rituelle.

Un coup d’œil dans le miroir de l’entrée me confirme que je suis tout bonnement hideuse. Et ces bigoudis !!!

Il entre dans le salon comme s’il était encore le maître des lieux. Pour l’entreprise de séduction, je m’accorde un zéro pointé.

Mais bon… Il n’est pas parti, j’ai encore une chance.

-Donne-moi quelques instants. Je vais rincer tout çà et passer quelque chose de plus confortable.

Qu’est-ce qui peut être plus confortable qu’un peignoir qui me brûle à chaque respiration ? L’un des produits que j’ai utilisés doit avoir des pouvoirs abrasifs et caustiques haute définition.

Mes grimaces ont au moins eu le mérite de libérer mes principaux muscles faciaux. Je peux de nouveau parler dans une langue compréhensible par le commun des mortels.

Tiens ! C’est nouveau ce costume. Les fines rayures comme çà, çà lui va bien. Quelle élégance ! on dirait …

-Ne te donne pas cette peine. Je ne reste pas, je suis garé en double file et j’ai quelqu’un qui m’attend dans l’aéroglisseur.

– …

-Heu, si je suis venu te voir, c’est à propos du voyage à l’île Maurice sur Terra2.

– ?!?

-Tu te souviens ? On avait prévu de partir dans huit jours pour trois semaines là-bas.

Si je me souviens ? Je ne pense qu’à çà oui ! Avec toutes les larmes que j’ai versées et tous les repas que j’ai sautés depuis son départ, je suis à même de me glisser dans le plus minimaliste des bikinis, et il y aurait encore de la place pour qu’il y fourre ses mains.

-J’ai essayé de me les faire rembourser, mais l’agence n’a rien voulu savoir.

-Justement…Je pourrais te les rembourser moi… En fait, j’ai même une meilleure idée, dit-il comme s’il venait de réfléchir à la question.

Je sais que j’ai l’air d’une conne avec mon maquillage boueux, mais ce n’est qu’une façade. Je vois clairement dans son jeu. Cet air gauche, ces hésitations, ces toussotements… Il n’est venu chez moi que dans l’espoir que nous partions ensemble à Maurice et que nous reprenions exactement là où notre histoire s’est interrompue – à tort – quelques semaines plus tôt. Quoi de plus romantique que le cadre enchanteur de cette île superbe – c’est ce que dit la brochure – pour une réconciliation et une demande en mariage en bonne et due forme ?

-N’en dis pas plus. Je suis d’accord pour partir avec toi. Mais ne crois pas que je sois prête à te pardonner aussi facilement. Il va falloir que tu cravaches dur pour me reconquérir, tu sais ?

-Quoi ?

Comment çà quoi ? « Quoi ? », n’est pas le genre de remarque que j’attends d’un homme sur le chemin du repentir.

-T’es marrant Pierre ! Tu m’as quitté d’une façon fort peu élégante. Tu ne comptes tout de même pas revenir sans avoir aucun effort à fournir ?

-Maxime, je crois que tu fais erreur.

Erreur ? Définis erreur ! Cà c’est bien les mecs ! Il estime avoir déjà fait tout le travail. En bon macho qui se respecte, il est persuadé que sa seule présence suffit à exprimer tout l’amour qu’il ressent pour moi. Mais je ne suis pas encline à lui faciliter le travail.

J’ai beaucoup trop souffert ces dernières semaines. A son tour !!!

-J’ai rencontré quelqu’un et je veux partir avec elle.

Hein ?

-Je suis désolé Max, je… en fait, je voudrais que tu viennes à l’agence avec moi pour céder ton billet à mon amie. Tu peux même seulement leur téléphoner et leur confirmer par fax. Je paierai les frais. S’il le faut, je te rembourserai son billet.

Ah ! Parce qu’en plus il faudrait que je paye pour elle ? Il dit çà comme s’il me faisait une grande faveur.

-Et le tien ?

Oui, je sais, c’est petit. Ce voyage à l’île Maurice, c’est un cadeau, alors c’est très inélégant de vouloir lui faire payer son billet, mais je ne suis pas la plus mesquine dans cette pièce.

-Ben comme c’est un cadeau que tu m’as fait, je ne voulais pas t’offusquer en te proposant de le racheter, mais si tu insistes…

C’est çà ! Fais moi passer pour une radine ! Mais moi je t’emmerde. Rien à foutre de ce que tu peux penser de moi.

Tu ne crois tout de même pas que je vais sponsoriser ta partie de jambes en l’air exotique avec la salope que tu comptes emmener là-bas ?

Espèce d’enfoiré, je vais foutre une bombe dans le cul de votre navette. Vous serez transformés en puzzle au-dessus de l’océan. Les requins se délecteront en bouffant vos restes.

-Non, bien sûr, un cadeau est un cadeau… Je vais voir ce que je peux faire pour l’agence.

Je sais… Ma bouche a parfois tendance à dire des choses que mon cerveau n’a pas validées, mais je n’y peux rien.

-T’es un amour. Je te donne sa carte de visite, comme çà tu pourras transmettre son nom à l’agence. Bon, je me sauve, elle m’attend. Au fait, çà serait bien si tu pouvais arrêter d’appeler et de m’envoyer des mails. De toutes les façons, je ne les lis pas et je n’écoute pas tes messages. L’agence me contactera pour me confirmer que tu as bien fait les changements. Je pourrais faire de nouvelles réservations, mais çà serait bien plus cher. Ce serait dommage de perdre ces billets et tu n’avais pas l’intention de les utiliser n’est-ce pas ? Cà va à part çà ?

Il me demande çà, mais je vois bien qu’il n’en a rien à foutre, il a déjà la main sur la poignée. Il s’enfuit comme si j’étais sa vieille arrière-grand-mère et que je sentais le renfermé et le passé rabougri.

Il part la retrouver. Il va poser sa main sur sa cuisse. Il va l’embrasser. Ils vont rentrer dans leur appartement cosy et il va lui faire l’amour. Et moi je vais devoir quitter Terra1 avant la fin du mois car c’est une planète interdite aux grosses.

Je les hais. Elle, pour m’avoir volé ma place. Lui, pour m’avoir relégué si vite aux oubliettes.

A cause de lui, je me suis transformée en une psychopathe adepte du harcèlement. Tout le monde m’a dit que çà passe au bout d’un moment. Mais chez moi, çà empire. Au lieu de penser à lui toutes les minutes, je le laisse occuper mes pensées chaque seconde. Il hante même mes nuits, mes rêves et mes cauchemars. Le pire, c’est que je suis complètement consciente que cette obsession me détruit.

Mais j’ai besoin de cette douleur pour exister. J’aimerai bien le suivre afin de l’épier au moment où il la rejoindra et montera dans son aéroglisseur, mais mon peignoir me fait de plus en plus mal.

Il est collé à ma peau. La pierre ponce a été efficace au-delà de mes espérances. Elle m’a non seulement ôté la couche de crasse imaginaire que je voulais exfolier, mais elle m’a également débarrassé d’une couche non négligeable de peau.

Outre le fait que je cesse momentanément de ne penser exclusivement qu’à Pierre, la douleur contribue à me rendre inventive. Je claudique vers la cuisine et verse deux litres d’huile d’olive « première pression à froid » sur le vêtement. Le résultat ne se fait pas attendre. L’éponge se décolle, emportant au passage quelques lambeaux de peau ainsi que le peu d’amour propre qui me restait.

Ma décision est prise. Je vais aller à cette agence de voyage. Non pas pour changer mon billet au profit de la garce qui m’a volé mon homme, mais pour en prendre un troisième.

Si je veux me sortir cet homme de la tête, je dois le voir avec cette femme.

Ce n’est qu’en le voyant aimer une autre femme que moi que je pourrais me détacher de lui.

Je vais épier leur bonheur jusqu’à en avoir la nausée.

Je suis sûre qu’elle est mince et belle.

Çà fait deux semaines que je les suis partout, mais loin de me dégoûter, leur bonheur me maintient en état de manque.

En soudoyant grassement le réceptionniste, je suis parvenue à obtenir une chambre juste à côté de la leur. Affublée d’une perruque et de lunettes de soleil, je les suis partout à leur insu. Mon déguisement est même superflu car ils ne cessent de se lécher l’un l’autre que pour manger. Elle se colle à lui comme une ventouse. Et il ne semble pas s’en plaindre. Afin de m’imprégner des sensations qu’ils expérimentent, je me repais de leurs plats, je m’infiltre dans leurs excursions, je les épie jusque tard dans la nuit en plaquant mon oreille contre le mur mitoyen de nos chambres, me nourrissant de leurs ébats.

Je suis pitoyable et je le sais. Si les copines me voyaient ! Si je me voyais !

Nos deux salles de bains partagent le même système de canalisation. C’est encore plus efficace que si j’avais fait poser des micros dans leur intimité.

Elle aime planifier leurs journées en se préparant devant la glace de la salle de bains. Je suis ainsi aux premières loges et je peux même anticiper leurs déplacements.

Aujourd’hui, ils ont décidé de s’adonner à une journée de farniente – sexuel – dans une crique isolée. Je suis allée repérer les lieux, je pourrai m’y dissimuler sans être vue, tout en profitant de la baignade et du soleil.

Je les ai devancés et suis installée sur un banc de sable à l’abri des regards depuis trois quarts d’heure quand ils arrivent en roucoulant.

Bien calée dans mon poste d’observation que j’ai masqué à l’aide de feuilles et de branchages, j’assiste une fois de plus à leurs ébats. Pour la première fois, en plus du son, j’ai l’image.

Les larmes coulent sur mon visage à chaque poussée de Pierre dans cette femme.

Il ne m’a jamais fait l’amour comme çà. Il est différent. Il semble… amoureux.

Je souffre le martyr et lui, est amoureux et heureux.

Leur étreinte vire au grotesque, ils échangent convulsivement des déclarations enflammées dignes de figurer dans des Telenovelas de seconde catégorie. C’est même pas porno, c’est nul. Si c’est çà être amoureux, je passe mon tour…

Ils ont enfin fini. La garce gît languide sur le sable. Il se lève et va se baigner après lui avoir déposé un baiser sur le ventre.

Je décide de le suivre à distance respectable en alternant nage et passage sur des bancs de sable pour me reposer. Je ne suis pas aussi bonne nageuse que lui. Il est tellement obsédé par son corps qu’il passe près de deux heures tous les jours à Paris1 à faire des longueurs en piscine. En plus, je ne veux pas mouiller ma perruque ni avoir de la buée sur mes lunettes de soleil. Il ne manquerait plus qu’il me reconnaisse et qu’il s’aperçoive à quelle extrémité j’en suis réduite…

La brochure de l’hôtel décrit les eaux de la crique comme traîtresses. De nombreux trous d’eau de plusieurs mètres de profondeur se dissimulent derrière les bancs de sable.

De solides algues en tapissent le fond. Un clapotement sourd dans l’eau attire mon attention. Je m’approche doucement en prenant soin de ne pas me faire voir. Pierre n’a pas dû lire la brochure car il est pris au piège. L’eau monte et les crampes commencent à le gagner.

-Max, aide-moi à me dégager, hurle t’il en direction du buisson d’herbes derrière lequel je me suis abritée.

Comment sait-il que je suis là ?

-Max, je t’en prie. Quitte à m’épier, rend-toi utile au moins…

Qui épie ?

-Comment savais-tu que c’était moi ?

-Une perruque, des lunettes de soleil, un maquillage et des vêtements criards, on fait mieux comme camouflage. Tu oublies que…blurb… nous avons vécu ensemble pendant quelques temps… Bébé, bouge tes fesses, je vais me noyer !

-Depuis quand m’as-tu repérée ?

-L’agence m’avait … blurb… prévenu… que tu avais pris un … blurb… troisième billet…blurb… Je t’ai vue à l’aéroport.

Ainsi il savait depuis le début. Moi qui croyais avoir atteint les sommets du ridicule, j’étais encore loin de la vérité. Sa pouffe et lui se sont bien foutus de ma gueule.

Comme ils avaient dû rire en me voyant plonger dans les buissons, m’enfoncer derrière mon journal, plonger brusquement derrière les étals des marchés « pittoresques » – pour touristes – ou encore me fondre dans le décor afin d’échapper à leur regard.

La marée monte. Il boit la tasse à chaque ressac et je savoure la caresse chaude de l’eau sur mes orteils.

Il me supplie de l’aider, mais je suis comme engourdie. Nous sommes trop loin, personne ne peut nous entendre. Personne n’est là pour goûter avec moi le goût amer de ses suppliques de condamné à mort luttant contre l’inéluctable.

Quand je reviens chercher mes affaires, la salope est endormie.

Repue, elle suce son pouce. Je hais les femmes/enfants.

Sa voix nasillarde de petite fille quand elle s’adresse à Pierre ne me vrillera plus les oreilles, c’est toujours çà de gagné…

Je me demande combien de temps les langoustes vont mettre pour dévorer le cadavre de mon ex…

« Non-assistance à personne en danger ».

Qui quantifie le danger ? Y a t-il une norme universelle ? Comment être sûre que ce n’est pas moi qui étais en danger ? N’aurai-je pas sombré inexorablement dans la folie ? Il m’obsédait. Loin de me guérir de lui, le voir avec sa nouvelle compagne ne faisait qu’attiser ma frustration. Même si j’étais allée chercher du secours, en aurai-je trouvé dans cette crique déserte ? Pouvais-je décemment réveiller son amie ?

Mais comme un malheur n’arrive jamais seul, sa garce s’est réveillée et l’a appelé. Ne le voyant pas revenir, elle est allée le chercher et l’a sorti de son bourbier avant qu’il ne se noie pour de bon.

D’après la presse locale, il reste désespérément muet et prostré depuis « l’accident ». Son nom est venu s’ajouter à la longue liste de touristes imprudents qui s’étaient aventurés dans ces eaux sauvages et inhospitalières. Mauritius welcomes you! Mon cul ouais !

Personne ne s’est intéressé à moi. Je ne lui ai pas porté assistance et ils m’ignorent. Et lui, lui ! Même pas mort ! Que se passera t-il quand il retrouvera ses esprits et l’usage de la parole ? « Non-assistance à personne en danger », est-ce qu’on peut aller en prison pour ça ?

Je pensais que le remord allait me tarauder sans répit, il n’en est rien. A mon arrivée à Paris1, j’étais complètement guérie de mon obsession.

Je suis retournée travailler et ma vie a repris son cours normal. Toutefois, comme tout dans cet appartement me rappelle les moments que j’ai vécus avec lui, je suis en train de préparer mon déménagement sur ma planète d’origine. Les gros n’ont pas le droit de rester sur Terra1 à moins d’avoir une bonne raison.

Et ma bonne raison à moi, elle risque fort de me coller un procès sur le dos.

Véro m’envahit avec sa cohorte d’états d’âme contradictoires. Là, elle est dans sa phase « je déteste tous les hommes ». Je ne suis pas d’accord avec elle. Le prince charmant existe, et j’ai bien l’intention de le rencontrer. Il faudra juste que je m’y prenne un peu mieux qu’avec Pierre et que je ne perde pas autant de temps. Trois ans c’est long !

Pour l’instant, il faut que je console Véro – une fois de plus – même si je ne comprends rien à ce qu’elle raconte.

Elle est toujours aussi enceinte de Jean-Seb. Avant que je ne parte pour l’île Maurice, elle s’était précipitée pour aller le retrouver, ignorant ma souffrance. Vous vous souvenez ?

Je ne peux résister à l’envie de le lui rappeler, déclenchant ainsi un nouveau torrent de larmes. Elle m’emmerde à larmoyer comme çà sur son sort. Elle au moins, elle a un mec. Pas comme moi. Dois-je lui rappeler que je suis veuve ?

Elle me rétorque que primo je ne suis pas veuve car non seulement je n’étais pas mariée avec Pierre qui n’est d’ailleurs pas mort, mais en plus il m’avait larguée. Deuzio, elle n’a pas de mec car Jean-Seb lui a définitivement brisé le cœur.

Je passe sur le primo. Avoir des copines comme elle, çà dispense d’entretenir un cheptel d’ennemis.

Convaincue que je vais encore avoir droit à une séance de « dis-lui que », je baisse d’un ton, résignée à écouter ses faux problèmes.

Donc, Jean-Seb voulait qu’ils discutent. Par discuter, il entendait… la convaincre qu’avorter était la seule solution. En effet, étant déjà père de deux enfants, il se voyait mal annoncer à sa femme qu’il en attendait un troisième.

Sa femme ? Quelle femme ?

Ah oui ! Il est marié. Il avait omis de signaler ce détail car ils étaient séparés de corps. En fait, il avait quitté le domicile conjugal pour s’installer avec ma copine trois ans auparavant.

Bon ! Séparation de corps c’était le début du divorce non ?

Oui, sauf que pour accélérer la procédure, monsieur avait un plan infaillible qu’il s’est empressé d’exposer à Véro.

Afin de convaincre sa femme de signer les papiers du divorce plus rapidement, il allait réintégrer le domicile conjugal. Mais cela supposait qu’il n’ait aucun bâtard en préparation à l’extérieur. Si sa femme l’apprenait, elle ne manquerait pas de lui mettre des bâtons dans les roues, juste pour l’emmerder.

Donc, Véro n’avait pas d’autre choix que de se débarrasser du fœtus encombrant.

Elle n’avait rien contre l’idée, mais sa grossesse étant déjà bien avancée, elle avait largement dépassé le délai légal autorisé.

Pas grave ! Lui répondit son prince charmant. En Nouvelle Angleterre, on règlerait le problème.

Seulement, Véro avait commencé à s’attacher à l’embryon de vie qu’elle portait en elle.

Elle s’était même fait à l’idée de l’élever seule et avait subi sans broncher les remarques désobligeantes de sa mère.

Devant son manque évident de bonne volonté, Jean-Seb avait alors sorti le plan B.

Tant que le divorce ne serait pas prononcé, il ne voulait pas entendre parler de cet enfant. Par contre, il aimait Véro « d’amour » et ne pouvait se résoudre à ce que leur relation se réduise à peau de chagrin.

Pouvaient t’ils continuer tout de même à se voir ?

A ce stade du récit, je regarde ma copine avec une inquiétude non feinte. Elle n’a tout de même pas…

-Ben si j’ai dit oui. De toutes les façons, il n’y a plus rien entre eux. Il couche sur le canapé. Il attend juste qu’elle signe ces putains de papiers et après nous serons libres.

-Véro !

-Quoi ? C’est pas parce que ton histoire avec Pierre a foiré que tous les hommes sont des salauds. Jean-Seb m’aime. S’il était bizarre sur les derniers temps et s’il a réagit si violemment quand je lui ai appris que j’étais enceinte, c’est pour me protéger…Oh ! Et puis merde, trouve-toi un mec, et après on en rediscutera. Regarde les choses en face Maxime. Les mecs de notre âge sont soit gays soit maqués. De plus, qui voudra de moi avec l’enfant d’un autre ? Celui-là, je le tiens, pas question de le lâcher ! Il ne le sait pas encore, mais je vais l’appeler pour lui donner ma décision. Je n’ai pas le choix Max, c’est peut-être le dernier.

-Excuse-moi chérie, je suis inquiète pour toi c’est tout… Mais quoi que tu décides, je suis avec toi…

Je sais qu’elle fait une connerie. Son Jean-Seb est encore pire que Pierre, mais si je le lui dis, cela va ruiner notre amitié. En plus, je sais qu’elle n’a pas complètement tort. Difficile de trouver un mec « libre » en ce moment, et plus on avance en âge, plus çà se complique.

Mais il n’est pas question que je baisse les bras.

Ce soir, j’ai rendez-vous avec celui que je croyais être un candidat potentiel, mais il ne fera pas l’affaire.

Il a des tocs et des tics qui me gâchent la vie. Je dois déjà composer avec mes propres manies sans être obligée de me coltiner celles des autres…

J’aurai pu le quitter bien plus tôt et faire ma vie avec un autre, mais je suis restée avec lui car je préférais l’avoir lui dans mon lit au lieu de mon petit ami à pile…

Au moins, pendant qu’il est avec moi, il ne risque pas de se reproduire et sa descendance ne risque pas de se frotter à la mienne. Engendrant ainsi une lignée de compulsifs obsessionnels…

Je ne peux tout de même pas le tuer…mais si je reste avec lui et que je me contiens encore, je risque le triple ulcère à l’estomac.

Au début, j’étais amusée par ses tics, puis, ils m’ont agacée, maintenant, ils m’ennuient.

Il s’appelle Marc et il est amoureux de son téléphone portable. Afin de lui conserver tout son éclat d’origine, il l’essuie convulsivement sur tous les tissus qui passent à portée de ses mains crasseuses. Il s’acharne à ôter des poussières et des traces – plus ou moins imaginaires – de l’appareil. Certaines des traces pourraient rapidement être évitées s’il songeait seulement à se laver les mains. Je ne rêve que d’une chose, briser son mobile en mille morceaux.

Comme d’habitude, il est en retard. Il arrive comme une fleur et ne songe même pas à s’excuser.

Çà lui va pas du tout ce long manteau. Il est court sur pattes. Pour l’effet Shaft, on repassera…

Tiens ! Il s’efface pour me laisser passer. Véro dirait qu’il est galant. Moi je sais exactement ce que cela signifie.

J’ai eu le temps de l’observer. Si je ne veux pas me faire blouser comme avec Pierre et perdre de nouvelles années de ma vie, je dois aller vite. Donc j’ai développé un sens de l’observation très pointu.

S’il me tient de temps en temps la porte au restaurant, ce n’est pas parce qu’il est galant, mais c’est parce qu’il est persuadé que les serveurs apporteront l’addition à celui – ou celle – qui est entré(e) le premier dans le restaurant.

J’ai mis un peu de temps à m’apercevoir de son manège, mais depuis, la machine est bien rodée.

Je suis sûre que c’est moi qui vais payer ce soir.

Le serveur va s’approcher de nous, Marc va se tortiller sur sa chaise en me regardant droit dans les yeux.

Il me dira un truc genre : « j’ai un secret à te dire » avec une lueur lubrique dans le regard qui ne me laissera aucun doute sur ses intentions. Et moi, en bonne gourdasse qui se respecte, je sourirais benoîtement et je lui demanderai innocemment de quoi il s’agit. Il aura au préalable disposé suffisamment d’obstacles sur la table autour de lui – « pour me débarrasser » – en prenant soin de ménager une allée entre nous.

Juste la place pour mettre ses bras à plat sur la table. Il emprisonnera mes deux mains dans les siennes en surveillant la progression du serveur du coin de l’œil, et je tenterai de réprimer le haut le cœur que ses mains poisseuses ne manqueront pas de provoquer en moi.

Le serveur se postera devant notre table et toussotera en cherchant désespérément le seul coin de la table resté libre.

Mon cher et tendre ne s’en souciera pas et commencera à me mordiller doucement et sensuellement l’intérieur des poignets. En fait, il me bavera copieusement dessus et les effluves de nos deux sakés – il aura bu le mien parce que « c’est gratuit, il ne faut pas le leur laisser sinon ils resservent ton verre à d’autres clients » – me soulèveront une fois de plus le cœur.

Il assurera sa prise et me tirera vers lui, m’obligeant ainsi à soulever mes coudes de façon à ce que le serveur ait la place de poser son mini plateau à côté de moi.

Et là, l’animal répondra à ma question innocente par un « dépêchons-nous de partir d’ici, j’ai envie de toi et je ne suis pas sûr de pouvoir attendre… ».

Juste assez fort pour que le serveur n’en perde pas une miette. Il sait que je déteste me donner en spectacle. Il va subtilement relâcher la pression sur celle de ma main qui sera côté addition.

Juste avant qu’il n’adresse un clin d’œil lubrique de complicité masculine au serveur, je vais bondir sur l’addition pour me donner une contenance. Il va faire une moue exagérément déçue et au cas où le serveur ne le regarderait pas, il va pousser un soupir facilement audible à trois cent kilomètres à la ronde. Exactement à l’endroit ou j’aimerai me trouver…

Puis, pour bien me faire comprendre – ainsi qu’à notre public – qu’il est déçu et frustré, il va me dire qu’il m’abandonne quelques instants pour aller aux toilettes se refaire une santé car je suis dure avec lui.

Encore une fois, il va me faire poireauter pendant plus de vingt minutes et je ne saurais jamais si c’est pour s’assurer que j’ai payé l’addition en son absence ou s’il est en train de s’astiquer le manche.

Quand il va regagner notre table, tous les serveurs auront les yeux braqués sur moi – du moins, en aurais-je l’impression – et lui me claquera un « On y va ? » joyeux et soulagé me faisant une fois de plus douter sur ses réelles occupations dans les toilettes.

J’aurai tellement honte que je me contenterai de hocher la tête en me pinçant les lèvres de contrariété. Il se penchera vers moi et me bavera dans l’oreille – à l’intention de toute la salle – « tu m’excites quand tu te mordilles les lèvres comme çà ma petite ensorceleuse » et je m’emparerai fébrilement de sa main pour l’entraîner rapidement hors de la scène du spectacle. Sa main sera toujours aussi poisseuse, et je me retiendrai de justesse de lui demander ce qu’il a foutu pendant vingt minutes aux chiottes qui l’a empêché de se laver les mains…Mais je ne le ferai pas car je sais qu’il n’attendra que çà.

Quand c’est son tour de payer l’addition – ou devrai-je dire quand il a décidé dans sa grande bonté et magnanimité de sortir son portefeuille – il ausculte la note comme s’il déchiffrait un parchemin en sanscrit ! Il rappelle le serveur un nombre incalculable de fois pour se faire expliquer chaque ligne de l’addition dans le détail.

Je ne sais pas ce qui me fait le plus honte. Je le hais !

Pourquoi suis-je encore avec lui ? C’est comme si j’avais une faute à expier et qu’il était ma punition.

J’ai une vague idée de ce que pouvait être l’homme de Neandertal, mais ce primate lui doit certainement beaucoup. Aucune classe !

Qu’il arrête avec ce téléphone ! S’il l’essuie encore une fois sur son pantalon, je l’étrangle.

C’est bien du velours côtelé qu’il porte ?

Mon Dieu ! Mais qui porte encore du velours côtelé de nos jours. Et c’est de la grosse cote en plus. Comment ai-je pu être aussi aveugle ?

Qu’il arrête ! Je jure de le tuer s’il le fait encore.

C’est quoi ces bruits ? Je rêve ! Il vient d’aspirer une bouchée de riz cantonnais ? Il a de la sauce aigre-douce qui dégouline sur son menton. Il s’empare de son téléphone et regarde l’heure…

Eh oui ! Ducon, tu viens de mettre de la sauce sur ton précieux bijou. Allez hop ! Encore un petit coup. Continue à l’astiquer comme çà, avec un peu de chance il va bander et te juter à la tronche…

Quelle descente ! Il doit en être à sa troisième bouteille de vin.

Il cumule les tares, si je le tue, on pourra parler de génocide.

Non content de me faire chier avec son téléphone, il a pris la sale habitude de se bourrer la gueule en ingurgitant du mauvais whisky jusqu’à en perdre la raison tous les samedis. Mais comme il reste sobre – et ne boit que de grandes pintes de bières – tous les autres soirs de la semaine à l’exception d’aujourd’hui, il ne se considère pas comme alcoolique.

La semaine dernière, j’ai bien cru que j’allais l’étrangler.

Pour une raison que j’ignore, j’ai accepté d’aller en boîte avec ses copains et lui. D’habitude, ils n’acceptent pas de filles dans leurs virées du samedi soir, mais pour moi ils ont fait une exception. Ils savent combien je tiens à la vie, et m’ont donc élue chauffeur de la soirée, du moins pour une partie du groupe.

Je savais que je m’apprêtais à vivre un grand moment de solitude – comme en vivent tous ceux qui n’ont pas bu une seule goutte d’alcool quand ils sont entourés de pochetrons – mais j’ai accepté de les accompagner. Je dois avouer que je nourrissais l’espoir secret que ma présence le dissuaderait de s’imbiber d’alcool.

Erreur ! Libéré de la contrainte de la conduite, il s’est installé avec ses copains sur une banquette et la seule chose qu’il a levé de toute la soirée, c’est son verre en direction de ses lèvres. Son cul est définitivement resté vissé à son siège. Le serveur doit avoir eu des ampoules aux pieds à cause de tous les allers et retours qu’il a faits à notre table.

A chaque passage, ses regards de commisération dans ma direction me faisaient sombrer un peu plus.

Mais j’avais promis. Je ne pouvais pas abandonner mes compagnons de beuverie à leur triste sort. Plus la soirée avançait, plus ils se parlaient dans une langue que je ne parvenais pas à comprendre. Peut-être à cause de la musique assourdissante.

Vers quatre heures du matin, leurs finances désespérément à sec, ils se sont enfin décidés à quitter la banquette, abandonnant la terre ferme par la même occasion.

Nous tanguâmes désespérément vers ma voiture – oui, j’avais décidé de la jouer « old school », Pierre m’a contaminée avec ses délires à la « je veux conduire un véhicule du 21ème siècle » – pour découvrir avec effroi qu’un petit plaisantin m’avait crevé deux roues.

N’ayant qu’une seule roue de secours, je dus me résoudre à appeler l’assistance 24H/24/ 7J/7.

Contrarié de ne pouvoir rentrer immédiatement, mes compagnons se sont mis à vomir en cœur.

Frileux, Monsieur Marc voulait absolument vomir au chaud dans ma voiture. Comme il n’en était pas question, je l’ai saisi par le col de sa veste et je l’ai jeté sur le trottoir où il a atterri dans le vomi de Guillaume.

Guillaume, c’est le fidèle des fidèles. Compagnon de beuverie de la première heure. Un frère comme seul l’alcool peut en fournir. En les voyant se réconforter mutuellement, j’ai compris. Un homme qui boit seul est un alcoolique, mais s’il boit avec un ami, c’est juste un bon vivant qui sait comment s’éclater.

Moi, tout ce que j’avais envie d’éclater c’était leurs foies, car l’alcool prenait bien trop son temps à mon goût.

Dans un éclair de lucidité, Guillaume s’est mis en tête de commencer à changer la première roue. S’en sont suivies une demi-heure de directives contradictoires à la logique implacable se résumant à : « pour desserrer les écrous, il faut que tu tournes de la gauche vers la droite comme si tu ouvrais un robinet de l’ancien temps», « non c’est de la droite vers la gauche, vous êtes bourrés ou quoi ? Moi j’vous dis que c’est vers…Oh et pis merde. Bon les mecs, venez, on va au Turc du coin, on va s’acheter de la mousse. Putain j’ai soif », « c’est pas grave Max que t’aie qu’une seule roue de secours, tu roules un peu sur la jante avant, on s’arrête, on met la roue arrière à l’avant et ainsi de suite jusqu’à chez Marc, ni vu ni connu j’t’embrouille, çà fera comme si t’avais tes quatre roues en bon état, on aura niqué l’assistance 24/24 ».

Total, Guillaume a tourné en alternance de la gauche vers la droite, puis, de la droite vers la gauche en s’aidant du poids de son corps. Il n’a réussi qu’à m’éclater mes écrous antivol. J’allais lui brosser les dents avec mon cric quand le dépanneur s’est garé à côté de ma voiture mettant ainsi fin à mon grand moment de solitude.

Vexé que j’aie refusé l’aide de son ami – et donc la sienne par procuration – en préférant celle d’un professionnel, Marc est retourné s’ébrouer dans son vomi.

Il n’aime pas me voir fâchée après lui. J’étais à deux pas, mais il m’a appelé toutes les trente secondes sur mon portable pour s’assurer que je l’aimais toujours et qu’il ne me dégoûtait pas.

Je ne sais pas où il est allé chercher que je l’aimais.

Où en étais-je ? Ah ! Oui, nous voilà au resto. Son dessert a l’air de lui plaire. Est-il vraiment obligé de lécher le sucre qu’il a sur les doigts ? Chaque doigt ? L’un après l’autre ? Je crois que je vais vomir.

Comment puis-je laisser un goret pareil poser les mains sur moi ? Il n’est plus question qu’il me touche.

La dernière fois, en pleine étreinte, monsieur m’a craché dans la bouche juste avant de jouir. Puis, il m’a donné une série de gifles en me traitant de « salope folle de sa bite ».

Le premier mouvement de surprise passé, je me suis demandé si j’aimais çà tandis qu’il continuait son va-et-vient entre mes cuisses. Voyant qu’il avait décidé de passer à la vitesse supérieure en accentuant la portée de ses coups, je me suis sentie obligée de lui rendre coup pour coup afin de lui signifier mon appréciation et valider la sienne. Çà l’a brutalement refroidi et il m’a traitée d’aliénée enivrée de violence.

Les insultes et les coups sont bons pour moi, mais pour lui cela relève de la déviance. Allez comprendre…

En plus, il pue des pieds et a une hygiène corporelle des plus douteuses. Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite car il dépense des sommes astronomiques en produits de beauté – fond de teint compris – et noie ses odeurs corporelles sous des cascades d’Habit Rouge de Guerlain.

C’est d’ailleurs dans une parfumerie que nous nous sommes rencontrés. Comment pouvais-je savoir qu’il avait l’hygiène et le raffinement d’un skons ?

Il s’applique des couches impressionnantes de fond de teint, mais considère comme émasculant de participer aux tâches ménagères.

Sa maison était pourtant remarquablement bien tenue, et ce, bien avant que je ne vienne régulièrement chez lui.

Maintenant, je sais comment il y parvient. Comme il est trop radin pour employer un droïde femme de ménage rémunérée, il donne ses clefs – à ses conquêtes féminines – avec une facilité déconcertante. Il suit toujours le même scénario. Le grand soir se passe toujours chez sa conquête, « pour qu’elle soit à l’aise ».

Accompagné de son hôtesse, il parcourt tout l’appartement « à la recherche de l’endroit idéal pour la première fois », et cela ne peut pas être le lit, car « les lits sont faits pour naître, dormir et mourir ». Sous le fallacieux prétexte de la quête du lieu approprié, il se met en scène dans des postures follement érotiques dans lesquelles il soulève et déplace tous les meubles de quelques centimètres – pour éprouver leur solidité – mais surtout pour s’assurer que la poussière n’a pas élu domicile dans les coins et recoins invisibles pour la ménagère de premier niveau – celle qui ne nettoie que là où çà se voit –

Il s’assure aussi que le linge sale ne déborde pas de la corbeille ni que les vêtements en souffrance de repassage ne peuplent pas les commodes et les armoires.

Celles qui correspondent à ses critères très stricts en matière d’hygiène domestique se voient offrir les clefs de son appartement avec la phrase mythique : « Tu es la seule femme dans ma vie et la première à qui je donne mes clefs ».

Quel amas d’hormones femelles en rut peut résister devant un tel sésame ? Que du bonheur !

Les serruriers de son quartier le traitent en V.I.P. et lui envoient des chocolats en début d’année ainsi qu’à Pâques.

Quel autre traitement réserver à un tel étourdi qui a besoin de refaire les clefs de son logis plusieurs fois par mois, parfois même plusieurs fois par semaine ?

L’héroïne a passé l’inspection avec succès, on se souvient qu’elle a eu les clefs dès le premier soir. Coup de foudre !

Je suis tombée comme les autres. Peut-être même plus facilement que les autres car j’étais désespérément à la recherche d’une relation « vraie ». Quoi de plus vrai que d’entrer de plein pied dans le quotidien de celui à qui l’on a décerné – un peu trop hâtivement – le titre d’Homme de l’Année ?

-Approche ! J’ai un secret à te confier.

Sans blague ! Perdue dans mes pensées, je n’avais pas vu arriver le serveur.

Pendant que je sors ma carte de crédit, il s’éclipse bruyamment en direction des toilettes. Toute la salle – et peut-être même les restaurants alentours – sait que je vais me faire « tringler » jusqu’aux premières heures de l’aube.

Son langage imagé va me manquer…

Je fais signe au serveur.

Il enregistre la transaction et s’apprête à retourner au comptoir quand je le retiens.

Je lui glisse un énorme pourboire, juste pour effacer ce sourire condescendant sur son visage. Je sais ce qu’il pense de moi. Il voit en moi une bourge en mal de sensations extrêmes qui se fait trousser et détrousser par un gigolo péquenaud suffisamment habile pour s’éclipser aux toilettes quand il s’agit de payer et qui n’en fait même pas mystère. Il ne fait pas mystère non plus de l’endroit où sa bite finira la soirée.

Sauf que là, désolée messieurs, mais ma chatte a d’autres projets.

-Tenez, vous remettrez ceci avec mes compliments au monsieur qui est allé se branler aux chiottes, dis-je en déposant le trousseau de clefs de mon nouvel ex sur le petit plateau argenté.

-Heu, bien madame. Y a t’il un message particulier à lui transmettre avec vos clefs ?

Tu veux pas mon adresse non plus ducon ?

-Non, il comprendra. Ce sont les clefs de son appartement, suis-je obligée de préciser.

– Oh ! Je vois. Si madame a besoin d’autre chose, je suis prêt à lui rendre service.

Vraiment ?

-Je vous remercie, mais çà va aller. J’ai eu ma dose d’hommes classes ces derniers temps. Essayez donc de fonder un club avec le propriétaire de ce trousseau de clefs, comme çà, mes copines et moi on saura où vous trouver quand on aura besoin de se vautrer dans la malbaise.

Vexé, il repart la queue entre les jambes.

J’aime le romantisme moderne… Mon répondeur en est plein.

« Max ? C’est moi. T’es là ? Décroche ! T’es pas là ? Bon rappelle-moi. Pourquoi t’es partie comme çà du restaurant ? J’ai la trique tu sais ? »

« Max, je sais pas si t’a eu mon message… »

J’ai eu celui là et tous les autres. Si tu pouvais cesser d’engorger mon répondeur, tu me rendrais un fier service.

« …mais voilà je te rappelle, au cas où tu ne l’aurais pas eu, rappelle-moi ».

T’as raison, appelle-moi toutes les dix minutes, sept jours par semaine. T’as pas de vie ou quoi ?

« Heu… Salut Maxime c’est moi…, ben écoute heu, j’appelais juste pour avoir de tes nouvelles, allez, rappelle-moi, bye ».

Il faut que tu comprennes un truc. Si je te rappelle, je serai obligée de te tuer…

« Coucou, ma belle, c’est moi, je pensais à toi, alors je me suis dis que j’allais t’appeler. Je t’envoie un pack de bisous ».

Beurk !

« Ouais, c’est moi. T’es qu’une salope. J’aimerai bien savoir où tu vas pouvoir retrouver une bite qui sache te satisfaire comme moi, espèce de chienne. Tu peux toujours prendre tes grands airs, mais tu n’es qu’une… »

« Saloperie de machine. Si ton répondeur me raccroche encore une fois au nez, je lui pisse dessus. Putain merde, çà fait chier ce bordel. Mais non…chuis pas bourré, il faut qu’elle comprenne cette conne. Une meuf a pas le droit d’me traiter comme çà…Surtout une grosse !!! Tu comprends mon frère, il y a que toi qui m’aime…Bon ben çà va pleure, pas, je vais pas te l’éclater ton forfait. Tiens voilà, je te le rends ton portable, t’es content ? Toi t’es un vrai tue-l’amour. Pédé va ! Cette femme je l’aime. C’est toute ma vie. MAXIMIIII !!! JE T’AIIIIME !!! Non m’sieur l’agent, j’conduis pas bourré, j’téléphone bourré en me déplaçant d’un point A à un point B en aéroglisseur, c’est pas pareil. Je parle à ma chérie. Parlez-lui, expliquez-lui que… Quoi mon permis ? Mais non j’peux pas vous l’donner, un pédé de juge me l’a enlevé il y a six mois, sous prétexte que j’avais quatre grammes huit d’alcool dans le sang et que j’me suis planté en bagnole. J’ai tué personne que je sache… »

« Heu bonjour Max, ne tiens pas compte du dernier message que je t’ai laissé cette nuit. J’avais bu un peu plus que d’hab. Mais c’est le week-end et tu me manques. Bon rappelle-moi, d’accord ? Chuis chez moi. Même si tu veux pas me parler, rappelle-moi au moins pour me dire où est cette putain d’aspirine »

« Maxime, c’est Marc. Bon visiblement tu ne veux pas me parler, alors c’est la dernière fois que je t’appelle… »

Si seulement çà pouvait être vrai…

« … Je ne comprends pas ce que j’ai fait de mal. Rappelle-moi pour me dire si tu ne veux vraiment plus me parler. »

« Max, salut c’est Marc. Tu vas bien ? Moi c’est la super pêche, rappelle-moi, je te redonne mon numéro car je viens de réaliser que si çà se trouve tu ne m’as pas rappelé depuis tout ce temps parce que tu as perdu mon numéro de téléphone. Bon, je te laisse quelques secondes pour aller chercher de quoi noter. Voilà… çà y est ? Prête ? Alors je commence par le portable. Au fait c’est bizarre, mais depuis l’autre jour ton numéro de portable sonne continuellement occupé. C’est possible çà ? Je croyais que çà basculait directement sur la messagerie quand… »

« Putain, c’est vraiment de la merde ces répondeurs, le tien gagne le pompon. Bon, où j’en étais ? Ah ! oui, j’étais en train de te donner mon numéro de portable. Alors, c’est le…Merde c’est quoi déjà mon portable ? Attends-un peu, il faut que je raccroche parce que je l’ai mis en mémoire dans mon téléphone, comme je ne m’appelle jamais, je ne le connais pas, je raccroche et je te rapp… »

« Allô, Max t’es là ? Ta machine m’a encore coupé la chique. Il faudrait que tu la reprogrammes pour qu’elle accepte des messages de plus de trois minutes. Trois minutes c’est méga court tu sais… J’espère que tu changes la bande régulièrement parce que là, çà doit faire la troisième fois que je t’appelle aujourd’hui. Pour peu que quelqu’un d’autre aie essayé de te joindre, ton répondeur va être saturé. Bon, j’abrège, mon numéro c’est le 06 60…Oh ! Et puis merde, je te rappellerai pour te le donner de vive voix. Salut, rappelle-moi, je suis chez moi, je ne bouge pas. »

-Il appelle toujours autant ? Me demande Véro effarée en écoutant les derniers messages.

-Faut croire…

-Mais pourquoi tu lui dis pas une bonne fois pour toutes d’arrêter ?

-Il va bien finir par se fatiguer.

-Si tu veux mon avis, il n’en prend pas le chemin.

La sonnerie du téléphone l’interrompt juste avant qu’elle n’ouvre son puits de science de la psychologie masculine.

-Tu crois que c’est lui ?

Je hoche la tête.

-Putain, mais quel pot de colle. Je t’en supplie, laisse moi décrocher.

Elle n’attend même pas que je donne mon accord et elle se jette sur le combiné comme la misère sur le monde.

Sa vie avec Jean-Seb doit la combler au plus haut point pour qu’elle vienne chercher de la distraction chez moi.

Je ne suis pas franchement intéressée par ce que Marc peut avoir à dire, mais je branche le haut-parleur, juste au cas ou…

-Allô ?

-C’est qui ?

-On ne vous a pas appris à dire bonjour ?

-Heu…Bonjour, je suis bien chez Maxime ?

-C’est de la part ?

L’assistante féroce a repris le dessus. Elle ne va en faire qu’une bouchée. S’il y avait un championnat du monde du « barrage secrétaire » elle remporterait le premier prix haut la main.

-Heu…Je suis bien chez Maxime ?

-Continuez monsieur, j’ai tout mon temps vous savez. Et moi, contrairement à vous, je n’ai besoin de rien…

-Hum, je suis Marc son compagnon, j’aimerai savoir si elle est là s’il vous plait.

-C’est à quel sujet ?

-C’est personnel.

-Mais encore ?

-C’est quoi ce plan ? Vous êtes qui vous d’abord ?

-Je suis son assistante personnelle monsieur !

J’adore quand elle prend cet air pincé.

L’autre doit être chaud bouillant.

Il comprend qu’il a affaire à forte partie et choisit de passer par l’arrière.

-Vous devez être Véro, elle m’a beaucoup parlé de vous, la câline t’il.

Elle plaque sa main sur le combiné et se tourne vers moi.

-Il essaie de m’enculer ce con !

Puis reprenant sa conversation stérile.

-Pour vous ce sera Véronique, je ne vous permets pas.

-Véronique, pouvez-vous me passer Maxime ?

-Çà te trouerait le cul de dire s’il te plait ?

-Ta gueule connasse. Passe-moi l’autre salope où je viens vous écraser la tronche à toutes les deux. Cette garce a demandé à son gardien de me jeter dehors et de m’interdire l’accès de l’immeuble. Cet enculé m’a dit qu’elle avait déménagé, mais je sais très bien que c’est des conneries. Montre-moi un peu plus de respect, je peux être sur place en moins de cinq minutes et vous fumer quand je veux.

-Va te faire foutre connard. On t’attend.

-Ferme ton claque-merde sale goudou ! Tu vas voir ce que çà fait de se faire ramoner par un vrai mec, çà te passera l’envie de brouter du gazon.

-C’est quand tu veux trouduc…

-Je te parle plus, passe-moi Max !

-C’est de la part ?

Marc s’étrangle de stupeur qu’elle ose encore lui parler d’un ton mondain après toutes les amabilités qu’ils viennent d’échanger et lui raccroche au nez.

Je ris tellement que j’en ai mal aux côtes. Il n’avait aucune chance face à elle.

-Quel poète !

-N’est-ce pas ?

-Comment tu as pu croire une seule seconde que cet homme de Cro-Magnon pouvait être le père de tes enfants ?

-Les hormones sûrement…A part çà, comment çà va avec Jean-Seb ?

-J’en sais rien. L’autre nuit, j’ai eu de violentes douleurs au ventre. J’ai cru que je perdais le bébé alors je l’ai appelé. C’est sa femme qui a répondu. Elle m’a passé l’appareil sans poser de questions. Il est venu tout de suite et m’a emmenée à l’hôpital. Finalement c’était une fausse alerte. Mais quand je lui ai demandé pourquoi il dormait avec sa femme, il m’a expliqué que c’était pour les enfants. Çà les perturbait de voir leur père dormir sur le canapé du salon. Alors pour ne pas ajouter à leur confusion, il a réintégré la chambre commune. Oh ! Je sais bien ce que tu penses. Mais il m’a juré qu’il ne la touchait pas. Il n’y a plus rien entre eux. Ils cohabitent en attendant les papiers du divorce, c’est tout…MERDE !

-Quoi ?!? J’ai rien dit !

-Peut-être, mais je vois bien comment tu me regardes…

-Tu devrais venir t’installer chez moi…Enfin, tu sais…en attendant le bébé quoi…

Retrouvez le premier et le second épisode des Aventures de Maxime


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